samedi 31 mars 2018

Carnet de randonnée... Retour sur les sentiers !

    Retrouvant avec le printemps l'activité de randonnée et les petits groupes qui serpentent sur les chemins des Hauts de France, nous avons organisé une première sortie en Mars sur le site de la boucle du Haut Escaut, circuit sur lequel nous n'étions plus revenus depuis quelques années.

    Départ d'une quinzaine de mordus à Crèvecoeur sur Escaut, cap sur Les Rues des Vignes via la voie de l'Echauguette, passage à l'Abbaye de Vaucelles, nichée dans son beau bosquet campagnard, puis direction Bantouzelle, où les grands arbres qui bordaient la route d'accès ont disparu voici quelques années, laissant place à une entrée d'une platitude désolante. Nous retrouvons bientôt la voie des champs, où les premiers labours ont été engagés, des champs parfois jalonnés de quelques obus déterrés par les agriculteurs et placés en bord de chemin dans l'attente d'un passage du service de déminage. Peu de surprises à ce stade du circuit pour les randonneurs - une petite moitié du groupe - qui avaient déjà effectué le parcours auparavant, mais le plaisir de retrouver ce sentiment  de solitude et de liberté. 

    A Honnecourt sur Escaut, nous quittons les champs pour descendre vers la rue de Nobleville à l'entrée de cette commune que nous appréciions pour son écrin vert, village dans nos esprits noyé dans un assez dense cocon d'arbres et de verdure. Mais là, nous avons été heurtés par le spectacle qui s'offrait à nos yeux: des arbres nombreux qui peuplaient la droite de la rue de Nobleville, pêle-mêle, peupliers, frênes, hêtres, il ne restait quasiment plus rien que des troncs épars et des branchages jonchant le sol. Livrés aux bûcherons par le ou les propriétaires de ces parcelles, leur abattage laissait les pâtures orphelines et nues. Un saccage navrant, désolant, de quoi faire périr de chagrin un vishnoï, membre de cette peuplade indienne qui respecte toute forme de vie, animale ou végétale et grands défenseurs des arbres devant l'Histoire. Le même spectacle devait hélas se répéter au bout de la rue de Franqueville, avant que nous ne reprenions le chemin menant à Vendhuile, via l'ancienne "carrière à mouches". Une centaine d'arbres - qui n'étaient pas atteints par la moindre maladie, précisons-le ! - ont ainsi été abattus à la fin de cet hiver et un compagnon de marche, dont le fils est ingénieur en sylviculture, nous expliqua alors que, vu l'engorgement de ces pâtures, la nappe phréatique doit être très haute, en conséquence de quoi l'abattage de tous ces arbres était une hérésie, chacun d'entre eux pompant en moyenne deux à trois cents litres d'eau par jour... Il nous laissa nous imaginer ce que l'absence de cette centaine d'arbres allait générer comme risque d'inondation pour ces parcelles de la commune... Cela nous fit froid dans le dos et nous laissa très méditatifs sur les conséquences de la bêtise ou du mercantilisme des hommes, voire les deux conjugués... Inutile de vous dire que ce triste spectacle doucha notre enthousiasme et gâcha passablement notre plaisir de randonneurs.

    Il fallut le spectacle des cervidés gambadant dans les champs à l'approche de Vendhuile,  et, de nouveau du côté d'Aubencheul-au-bois, il fallut également la redécouverte de l'architecture de la très belle école communale de Vendhuile pour que nous retrouvions notre bonne humeur et le sourire, avant de reprendre notre progression de retour au milieu des champs, grand sentiment d'espace et de liberté, jusqu'à Vaucelles où nous fîmes halte pour le casse-croûte rituel qui précède le retour de chacun dans ses foyers, assez loin de ce val qui ne manque pas de charme, même si ses habitants ne semblent pas toujours très conscients du patrimoine naturel dont ils ont hérité et qu'ils devraient beaucoup mieux préserver !




Jean Ferrat - "Mon pays était beau"

Mon pays était beau
D'une beauté sauvage
Et l'homme le cheval et le bois et l'outil
Vivaient en harmonie
Jusqu'à ce grand saccage
Personne ne peut plus simplement vivre ici

Il pleut sur ce village
Aux ruelles obscures
Et rien d'autre ne bouge
Le silence s'installe au pied de notre lit
O silence
Tendre et déchirant violon
Gaie fanfare
Recouvre-nous
Du grand manteau de nuit
De tes ailes géantes

Mon pays était beau
D'une beauté sauvage
Et l'homme le cheval et le bois et l'outil
Vivaient en harmonie
Jusqu'à ce grand saccage
Personne ne peut plus simplement vivre ici

jeudi 29 mars 2018

Un agenda d’herbe et d’eau

   Tu vis désormais dans un monde d’herbe et d’eau… A peine si la libellule l’affleure en été… Un vent complice rafraîchit le silence peuplé d’insectes, nourri de senteurs de terre et de lumière. Le jour s’étire et s’éternise. Tes désirs se confondent et se perdent dans l’horizon, évaporés dans la tiédeur de l’air. Depuis longtemps la mémoire y a fait son nid. Tu n’es plus qu’un vague signe assoupi au bord de la rivière, un verset murmuré dans l’effusion du soir, un poème égaré dans l’hommage du couchant.


   Ronde solaire, valse du temps…Des sarcelles se posent en amont de la rivière. Te voici loin. Un peu de sel sur ton épaule, reliques des embruns semés d’une lointaine envolée de vagues, ombre de la terre épousée, femme d’hiver, ventre fragile. Galops de souvenirs dans les chemins creux, bouffées de saisons mortes, poursuites à perdre souffle jusqu’aux premiers rochers, odeurs de marées et d’amours méridiennes, brassées de brume cueillies en un bouquet qu’on n’ose offrir, sinon à ces visages qui hantent l’abandon de nos rêves.


   Les saisons s’y inventent de nouvelles harmonies, au fond des verres rincés un à un, des chauds et froids, des bleus au parfum de menthe ou de violette. Mise en page ordinaire des couleurs de la vie, mise à jour et musique de nos intimes défaites. Les visages se brouillent, les prénoms se déclinent dans le désordre, nouant la gorge ensommeillée de chats tristes. Des mirages de senteurs nous rappellent des corps, en d’autres lieux épousés. Dehors, l’automne invente ses bourrasques, ses halètements de forge et ses chemins de pluie. L’automne flirte avec la nuit…


   Des voix grêles surgies du passé jouent à colin-maillard,  dans un élan désespéré puisque l’hiver seul prolonge d’une étreinte durable mais stérile leurs attouchements furtifs, leurs enlacements velléitaires. Tu parles moins, tu écris peu. Le temps passe. Parfois tout se fige et tu dors comme un chaland serré par les glaces, le nez au vent gris des illusions soldées. Envol givré de la grive, adieu aux rêves d’enfance, solitude du héron posé, statue fissile sur la berge, immobilité du silence. D’autres animaux, doux et furtifs, traversent en paix ton sommeil, dans un espace qui rétrécit avec le froid, comme ta vie qui se recroqueville, comme les jours, plutôt penauds, qui se défilent.



   Et puis, l’ordre primant le sens, tout recommence. Tu ranges les agendas essoufflés des années bleues, tu ouvres un livret blanc comme les chemins mangés par la neige. Tu griffonnes par réflexe quelques notes insignifiantes et le printemps déjà s’ébroue dans ton dos, envoie ses vœux dans l’air du temps et dégourdit tes membres dans une prairie offerte aux regards neufs, à la chanson fraîche du ruisseau. Des ombres vives traversent étourdies la lumière, silhouettes de femmes, ivres caresses, le verset à nouveau se gorge de sève et  franchissant guilleret le gué du poème, tu rejoins mot à mot le présent.

Dans le cocon de la quiétude




« Les gens d'ici vivent dans l'aile d'un oiseau   
  Où ils sont bien au chaud dans la tendresse de  la terre »                                                                                                                                                                         Jacques Bertin " Gens de Chalonnes "

         
    L'épaule des coteaux fait glisser doucement la soie bleue des herbes, le désir frôle la hanche douce de la terre où s'endort, aux premières tiédeurs, la lumière. Bientôt, elle éblouira la marée montante des blés, des maïs, des colzas qui s'apaisera en rondeurs voluptueuses mais déjà le vol éclaboussé d'azur des hérons cendrés proclame la saison nouvelle qu'accueillent un peu plus loin les applaudissements aériens des colverts. La vie, de la berge enfouie de la rivière adolescente aux glèbes étincelantes qui lui font un signal, brin après brin, dans l'éternuement vaporeux des pollens, la vie nidifie.

   Se poser là, au plus creux d'une mousse furtive, entre deux rejets de frêne, et se fondre dans l'air du temps, un matin bleu, un soir trouble, un couchant de cendres rouges, un midi chauffé à blanc... Se poser, juste s'immiscer dans la fusion du rat musqué et du jonc, de la grive et du sureau, du crécerelle et du fossé indigo, s'accorder aux chants des merles et des tourterelles, se lover dans le vent tiédissant qui colporte en murmurant toutes ses légendes. Se poser, loin du chaos qui danse, oublier les cris, les mots gris et les regards de pierre, les corps à cœurs qui ne musiquent plus et se désaccordent sans retour.

   Etre là, par raison, par hasard et attendre, simplement attendre, presque rien…Le tressautement d'une feuille de saule, la vibration mutine d'un insecte, l'odeur de la pluie qui s'annonce, le terrassement forcené des taupes dans les prés. A l'échelle des jours, gravir le plus infime des degrés, effacé du tapage des rumeurs urbaines, inconnu des écrans qui bombardent le quotidien de leurs mille paillettes. Juste effleurer le fil de l'eau sans même le troubler, offrir la paume d'une main légère à la libellule qui quête deux temps d'équilibre, sceller les crochets de la parenthèse magique.

   Puisque chaque pas, insensiblement, nous rapproche de la mort, pourquoi ne pas régler notre marche sur le rythme des saisons ? Apprendre l'éphémère, le plaisir minuscule qui se fond dans le révolu dès sa sensation même: le grain de pollen sur la peau qui pétille, le brin d'herbe qui parfume, aux commissures des lèvres, la salive, le cristal intense du fil de l'eau qui fredonne... Oser l'empreinte fugace de son corps dans ces brassées de foin tendre et laisser infuser la douce humilité que leur a prodiguée la terre, épouser les caprices d'Avril, du Mai la fugue insouciante et propice aux ivresses passagères: senteurs d'orties et d'eau mêlées.


   Après les percussions brûlantes de la ville, retrouver le rythme lent de la péniche qui prend son temps entre deux écluses, saluer les vaches assoupies à l'ombre des ormeaux, mimer l'hypnotique araignée qui guette, dans un semblant de sommeil, son inexorable proie, accrocher ses rêves aux basques effilées des hirondelles et s'endormir dans la sereine torpeur du soir qui réveille chevêches et hulottes pour leurs nocturnes sarabandes. Ici, ne parviennent que très rarement, étouffés, assourdis, les mots d'ordre des barbares qui dénaturent notre temps, sous couvert de civilisation, de technologie, d'économie libérale avancée... Ici, quelques chenilles parviennent encore à éclore en papillons dans le cocon de la quiétude.

Carnet de randonnée... Retour sur les sentiers !

    Retrouvant avec le printemps l'activité de randonnée et les petits groupes qui serpentent sur les chemins des Hauts de France, nous...