Tu vis désormais dans un monde d’herbe et
d’eau… A peine si la libellule l’affleure en été… Un vent complice rafraîchit
le silence peuplé d’insectes, nourri de senteurs de terre et de lumière. Le
jour s’étire et s’éternise. Tes désirs se confondent et se perdent dans
l’horizon, évaporés dans la tiédeur de l’air. Depuis longtemps la mémoire y a
fait son nid. Tu n’es plus qu’un vague signe assoupi au bord de la rivière, un
verset murmuré dans l’effusion du soir, un poème égaré dans l’hommage du
couchant.
Ronde solaire, valse du temps…Des sarcelles
se posent en amont de la rivière. Te voici loin. Un peu de sel sur ton épaule,
reliques des embruns semés d’une lointaine envolée de vagues, ombre de la terre
épousée, femme d’hiver, ventre fragile. Galops de souvenirs dans les chemins
creux, bouffées de saisons mortes, poursuites à perdre souffle jusqu’aux
premiers rochers, odeurs de marées et d’amours méridiennes, brassées de brume
cueillies en un bouquet qu’on n’ose offrir, sinon à ces visages qui hantent
l’abandon de nos rêves.
Les saisons s’y inventent de nouvelles
harmonies, au fond des verres rincés un à un, des chauds et froids, des bleus
au parfum de menthe ou de violette. Mise en page ordinaire des couleurs de la
vie, mise à jour et musique de nos intimes défaites. Les visages se brouillent,
les prénoms se déclinent dans le désordre, nouant la gorge ensommeillée de
chats tristes. Des mirages de senteurs nous rappellent des corps, en d’autres
lieux épousés. Dehors, l’automne invente ses bourrasques, ses halètements de
forge et ses chemins de pluie. L’automne flirte avec la nuit…
Des voix grêles
surgies du passé jouent à colin-maillard,
dans un élan désespéré puisque l’hiver seul prolonge d’une étreinte
durable mais stérile leurs attouchements furtifs, leurs enlacements velléitaires.
Tu parles moins, tu écris peu. Le temps passe. Parfois tout se fige et tu dors
comme un chaland serré par les glaces, le nez au vent gris des illusions
soldées. Envol givré de la grive, adieu aux rêves d’enfance, solitude du héron
posé, statue fissile sur la berge, immobilité du silence. D’autres animaux,
doux et furtifs, traversent en paix ton sommeil, dans un espace qui rétrécit
avec le froid, comme ta vie qui se recroqueville, comme les jours, plutôt
penauds, qui se défilent.
Et puis, l’ordre primant le sens, tout
recommence. Tu ranges les agendas essoufflés des années bleues, tu ouvres un
livret blanc comme les chemins mangés par la neige. Tu griffonnes par réflexe
quelques notes insignifiantes et le printemps déjà s’ébroue dans ton dos, envoie
ses vœux dans l’air du temps et dégourdit tes membres dans une prairie offerte
aux regards neufs, à la chanson fraîche du ruisseau. Des ombres vives
traversent étourdies la lumière, silhouettes de femmes, ivres caresses, le
verset à nouveau se gorge de sève et
franchissant guilleret le gué du poème, tu rejoins mot à mot le présent.
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