jeudi 29 mars 2018

Dans le cocon de la quiétude




« Les gens d'ici vivent dans l'aile d'un oiseau   
  Où ils sont bien au chaud dans la tendresse de  la terre »                                                                                                                                                                         Jacques Bertin " Gens de Chalonnes "

         
    L'épaule des coteaux fait glisser doucement la soie bleue des herbes, le désir frôle la hanche douce de la terre où s'endort, aux premières tiédeurs, la lumière. Bientôt, elle éblouira la marée montante des blés, des maïs, des colzas qui s'apaisera en rondeurs voluptueuses mais déjà le vol éclaboussé d'azur des hérons cendrés proclame la saison nouvelle qu'accueillent un peu plus loin les applaudissements aériens des colverts. La vie, de la berge enfouie de la rivière adolescente aux glèbes étincelantes qui lui font un signal, brin après brin, dans l'éternuement vaporeux des pollens, la vie nidifie.

   Se poser là, au plus creux d'une mousse furtive, entre deux rejets de frêne, et se fondre dans l'air du temps, un matin bleu, un soir trouble, un couchant de cendres rouges, un midi chauffé à blanc... Se poser, juste s'immiscer dans la fusion du rat musqué et du jonc, de la grive et du sureau, du crécerelle et du fossé indigo, s'accorder aux chants des merles et des tourterelles, se lover dans le vent tiédissant qui colporte en murmurant toutes ses légendes. Se poser, loin du chaos qui danse, oublier les cris, les mots gris et les regards de pierre, les corps à cœurs qui ne musiquent plus et se désaccordent sans retour.

   Etre là, par raison, par hasard et attendre, simplement attendre, presque rien…Le tressautement d'une feuille de saule, la vibration mutine d'un insecte, l'odeur de la pluie qui s'annonce, le terrassement forcené des taupes dans les prés. A l'échelle des jours, gravir le plus infime des degrés, effacé du tapage des rumeurs urbaines, inconnu des écrans qui bombardent le quotidien de leurs mille paillettes. Juste effleurer le fil de l'eau sans même le troubler, offrir la paume d'une main légère à la libellule qui quête deux temps d'équilibre, sceller les crochets de la parenthèse magique.

   Puisque chaque pas, insensiblement, nous rapproche de la mort, pourquoi ne pas régler notre marche sur le rythme des saisons ? Apprendre l'éphémère, le plaisir minuscule qui se fond dans le révolu dès sa sensation même: le grain de pollen sur la peau qui pétille, le brin d'herbe qui parfume, aux commissures des lèvres, la salive, le cristal intense du fil de l'eau qui fredonne... Oser l'empreinte fugace de son corps dans ces brassées de foin tendre et laisser infuser la douce humilité que leur a prodiguée la terre, épouser les caprices d'Avril, du Mai la fugue insouciante et propice aux ivresses passagères: senteurs d'orties et d'eau mêlées.


   Après les percussions brûlantes de la ville, retrouver le rythme lent de la péniche qui prend son temps entre deux écluses, saluer les vaches assoupies à l'ombre des ormeaux, mimer l'hypnotique araignée qui guette, dans un semblant de sommeil, son inexorable proie, accrocher ses rêves aux basques effilées des hirondelles et s'endormir dans la sereine torpeur du soir qui réveille chevêches et hulottes pour leurs nocturnes sarabandes. Ici, ne parviennent que très rarement, étouffés, assourdis, les mots d'ordre des barbares qui dénaturent notre temps, sous couvert de civilisation, de technologie, d'économie libérale avancée... Ici, quelques chenilles parviennent encore à éclore en papillons dans le cocon de la quiétude.

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