« Les
gens d'ici vivent dans l'aile d'un oiseau
Où ils sont bien au chaud dans la tendresse de la terre » Jacques Bertin " Gens de Chalonnes "
Où ils sont bien au chaud dans la tendresse de la terre » Jacques Bertin " Gens de Chalonnes "
L'épaule des coteaux fait glisser doucement
la soie bleue des herbes, le désir frôle la hanche douce de la terre où
s'endort, aux premières tiédeurs, la lumière. Bientôt, elle éblouira la marée
montante des blés, des maïs, des colzas qui s'apaisera en rondeurs voluptueuses
mais déjà le vol éclaboussé d'azur des hérons cendrés proclame la saison
nouvelle qu'accueillent un peu plus loin les applaudissements aériens des
colverts. La vie, de la berge enfouie de la rivière adolescente aux glèbes étincelantes
qui lui font un signal, brin après brin, dans l'éternuement vaporeux des
pollens, la vie nidifie.
Se poser là, au plus creux d'une mousse
furtive, entre deux rejets de frêne, et se fondre dans l'air du temps, un matin
bleu, un soir trouble, un couchant de cendres rouges, un midi chauffé à
blanc... Se poser, juste s'immiscer dans la fusion du rat musqué et du jonc, de
la grive et du sureau, du crécerelle et du fossé indigo, s'accorder aux chants
des merles et des tourterelles, se lover dans le vent tiédissant qui colporte
en murmurant toutes ses légendes. Se poser, loin du chaos qui danse, oublier
les cris, les mots gris et les regards de pierre, les corps à cœurs qui ne
musiquent plus et se désaccordent sans retour.
Etre là, par raison, par hasard et attendre,
simplement attendre, presque rien…Le tressautement d'une feuille de saule, la
vibration mutine d'un insecte, l'odeur de la pluie qui s'annonce, le
terrassement forcené des taupes dans les prés. A l'échelle des jours, gravir le
plus infime des degrés, effacé du tapage des rumeurs urbaines, inconnu des
écrans qui bombardent le quotidien de leurs mille paillettes. Juste effleurer
le fil de l'eau sans même le troubler, offrir la paume d'une main légère à la
libellule qui quête deux temps d'équilibre, sceller les crochets de la
parenthèse magique.
Puisque chaque pas, insensiblement, nous
rapproche de la mort, pourquoi ne pas régler notre marche sur le rythme des
saisons ? Apprendre l'éphémère, le plaisir minuscule qui se fond dans le révolu
dès sa sensation même: le grain de pollen sur la peau qui pétille, le brin
d'herbe qui parfume, aux commissures des lèvres, la salive, le cristal intense
du fil de l'eau qui fredonne... Oser l'empreinte fugace de son corps dans ces
brassées de foin tendre et laisser infuser la douce humilité que leur a
prodiguée la terre, épouser les caprices d'Avril, du Mai la fugue insouciante
et propice aux ivresses passagères: senteurs d'orties et d'eau mêlées.
Après les percussions brûlantes de la ville,
retrouver le rythme lent de la péniche qui prend son temps entre deux écluses,
saluer les vaches assoupies à l'ombre des ormeaux, mimer l'hypnotique araignée
qui guette, dans un semblant de sommeil, son inexorable proie, accrocher ses
rêves aux basques effilées des hirondelles et s'endormir dans la sereine
torpeur du soir qui réveille chevêches et hulottes pour leurs nocturnes
sarabandes. Ici, ne parviennent que très rarement, étouffés, assourdis, les
mots d'ordre des barbares qui dénaturent notre temps, sous couvert de
civilisation, de technologie, d'économie libérale avancée... Ici, quelques
chenilles parviennent encore à éclore en papillons dans le cocon de la
quiétude.

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